Marcel Proust

AVT_Grand-Corps-Malade_4684

Si internet avait existé, je ne me serais jamais couché de bonne heure

Et j’aurais fait autre chose que de rester à me dire, je m’endors ou ne m’endors pas.

Épuisés vers deux heures du matin, mes yeux se seraient fermés sans rêver

À un quelconque livre, et pour cause, de ces objets-là, chez moi, il n’y en aurait eu aucun.

Seulement voilà, ce ne fut pas le cas, je suis né un siècle avant cette machine,

Je passe mon temps à avoir l’esprit ailleurs,

Je gambade mentalement n’importe où et comme un pauvre malheureux,

Je passe allègrement de François premier à l’église de ma rue.

Dans le silence de la nuit, la maladie s’installe, paisiblement

Écoute les moindres sons venant rompre un calme retrouvé par intermittence.

Ces heures où le sommeil n’a plus beaucoup sa place, je me délecte du lait sensuel

De tous les seins de la terre, des souvenirs anciens éveillant en moi de multiples désirs :

Être l’acteur de quelque chose, transformer mon existence puisque je suis cloué au lit,

Dans ma chambre, de cette maison, loin de Combray. Au petit matin, fatigués,

Mes yeux se ferment quelques heures. Au réveil, après quelques songes de mon âge,

De mon sexe, je changeais de pyjama, j’en prenais un bien sec dans le placard.

Adolescents, nous sommes tous lotis à la même enseigne, alors

Je n’avais rien à craindre si ma mère s’apercevait de mes frasques nocturnes,

Mais enfin, en y grattant un peu, dans le fond, je couvais un sentiment de culpabilité …

Cela me rappelle avec tristesse, n’avoir pas donné en sortant de mes prières,

Dimanche dernier, l’obole à tous « ces pauvres gens » installés là depuis la nuit des temps…

Sur mon oreiller d’enfant, j’aime regarder mon bougeoir dans le noir de la pièce

En écoutant siffler le vent, et frotter une allumette pour regarder ma montre.

Il est trop tôt pour se lever, tout le monde dort. J’ai cru entendre des pas dans le vestibule,

Ils se rapprochent, puis s’éloignent, il me faut encore rester là à attendre.

À peine mes yeux ouverts, je vois mon grand-père me tirer les oreilles

Pour je ne sais quelle faute commise ou pire encore, sans raison, injustement,

Comme c’est souvent le cas pour tous les enfants de la terre. J’aime rester ainsi

Dans mon lit à dormir ou à ne pas dormir. Mon corps épuisé par le poids

Du contenu de ma mémoire se laisse aller dans les bras d’une déesse

Vue dans un cauchemar au fond d’un corridor d’une maison hantée ou désaffectée.

J’avais souvent des insomnies dues à des positions inadéquates au bon fonctionnement

De mon sommeil, et puis le matin venu, il me fallait toujours attendre encore et encore

Avant d’aller dans la cuisine préparer mon petit déjeuner.

Je profitais de ce temps-là pour divaguer pendant des heures à supputer n’importe quoi

Sur l’homme des cavernes que j’aurai pu être. Je voyais passer les siècles

En dehors du temps et de la réalité. Au bout d’un moment ma tête commençait à tourner,

Mon corps s’engourdissait, ma mémoire tourbillonnait dans les ténèbres

De mes ombrageuses pensées. Je perdais dans le chaud de mon lit le sens de toutes choses,

Je cherchais où j’étais, qui j’étais et où j’allais. Parfois de fatigue lasse, j’arrivai à dormir,

À rêver même et si j’avais été Freud, je vous en aurais fait tout un discours,

Mais comme ce n’est pas le cas, j’en resterai à celui que tout le monde connait,

Celui d’un homme : Marcel Proust…

 Première partie (cliquez ici)

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