Qu’est-ce qu’un échec ou une réussite ?

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Mon père était-il plus violent qu’un autre homme ? Je ne le crois pas,

Et ne comprends toujours pas pourquoi je fais malgré cela cette association entre la violence

Liée aux ouvriers mécontents de leur sort, et mon père ayant écrit à sa manière l’essentiel

De son existence, qui fut un pur échec, mais qu’est-ce qu’un échec ou une réussite,

Sinon la même chose ? Et puisque nous réveillons ici son souvenir, alors permettez-moi

D’aller chercher les quelques lignes que je lui ai consacrées il y a quelques années.

 » En 1954, il avait trouvé son premier emploi dans une cordonnerie orthopédique

Située dans la rue Cambon à Paris. Je me souviens qu’il se plaignait d’avoir été exploité

Par ses patrons et du peu d’argent dont il disposait pour se nourrir. Il avait pris l’habitude

D’apporter pour manger le midi, du pain et du chocolat, alors que ses collègues

Ouvraient de grandes gamelles qu’ils réchauffaient dans un coin de l’atelier.

Il éprouvait de la haine lorsqu’on se moquait de lui et de sa maigre pitance.

Soit dit en passant, je le soupçonne aujourd’hui d’avoir pris son pied de cette situation

Où il faisait jouer aux autres le rôle de “riches” et à lui celui de “pauvre”…

Comme nous habitions près des Halles de Baltard, nous récupérions à la fin des marchés

Certaines marchandises jetées sur le pavé en attente du service de nettoyage. Des tomates,

Des pommes de terre, des poires, des bananes, par cagettes entières étaient abandonnées

Comme mises à notre disposition, exprès, et nous, mon père et moi, nous les rapportions

À la maison. Il n’y avait rien de pathétique là-dedans, nous le faisions, car d’autres le faisaient

Autour de nous, nous n’avions pas honte, il fallait nourrir la famille et il était seul à travailler

Avec un salaire plus que bas. Un autre souvenir me revient, en 1958, à la sortie

Du métro Saint Paul, mon père tentait sa chance à la grande roue, on y gagnait

Des kilos de sucre et il arrivait parfois qu’il vînt à la maison avec cinq paquets

Que ma mère mettait derrière la gazinière où nous avions une réserve pour y déposer

L’huile, la farine, les boîtes de haricots verts et de petits pois. Après, le sucre fut remplacé

Par des bons donnants droit à du chocolat, des paquets de bonbons et d’autres gâteries,

Puis à de vilains nounours, de quoi vous dégoûter de jouer à la loterie le reste de votre vie.

Mais enfin, soyons indulgents envers nos semblables et surtout à l’égard d’un homme

Ayant bossé toute la journée et voulant un instant se détendre le soir avant de rentrer chez lui.

Avec le temps, il était arrivé à se faire des copains et ils s’amusaient tous à un jeu

Que je peux dévoiler sans remords, puisqu’il y a prescription… Lorsqu’une jeune femme

Entrait dans la boutique et voulait s’acheter une paire de chaussures sur mesure,

Il fallait qu’elle donnât ses empreintes pour préparer le modèle qui allait ensuite servir

À la fabrication du soulier. La jolie personne de sexe féminin, l’idiote, devait se mettre debout

Sur un socle, une glace sans tain, appareil semblable à un pèse-personne en plus grand.

Pendant ce temps-là, qui durait, durait, durait, les loustics descendaient à tour de rôle

Au sous-sol et regardaient les dessous de la jeune femme à travers cette glace piège.

Conclusion : les hommes sont tous les mêmes !

Patchwork (cliquez ici)

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