Mon père…

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Mon père était grand, impressionnant et lorsque son regard se portait sur moi

Quand il était en colère, j’étais tétanisé, ses yeux vomissaient le feu.

Il avait à l’esprit un objectif à atteindre, redonner à notre nom une dignité

Que jamais personne n’oserait remettre en question.

De son enfance, il avait gardé en lui toutes les humiliations de la famille,

Et maintenant il était temps de laver ces souffrances passées par de la notoriété

Et aussi de la richesse pour chacun de nous tous. Pour arriver à ses fins,

Il lui a fallu beaucoup de combats, de violence contre le mal, il se battait

Tout le temps pour telle ou telle cause, toujours avec courage, probité, excellence.

Toutefois, afin d’accéder là où les choses importantes se jouaient, il ne lésinait pas

À dépenser des sommes colossales pour ses habits, ce n’était pas un Proust dandy,

Non, mais il aimait porter des vêtements le mettant en valeur.

Selon à qui il s’adressait, son caractère se transformait tantôt en bourgeois aimable,

Tantôt en bougrelas despotique, souvent on le voyait taciturne à la maison.

Il n’a pas connu la révolution, et peut-être, pour lui, c’était mieux ainsi.

Il aimait tant montrer sa richesse, qu’il se serait fait massacrer à la première heure.

Parfois je me dis, s’il avait été à la tête du gouvernement des armées par exemple,

Il aurait rendu des services extraordinaires…

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À l’hôtel Meurice ou à l’Intercontinental…

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Quoi de plus honorable pour un père que de vouloir marier sa fille et ton idée

De vouloir en parler avec moi me flatte et me ravit. Si notre initiative

S’avère concluante, alors, nous pourrions organiser une réunion familiale

À l’hôtel Meurice ou à l’Intercontinental, lieux mythiques que j’aime tant.

Sinon, je suis allé à la bibliothèque et suis tombé sur un livre avec de très belles images

Dont une te plairait beaucoup : c’est celle d’un tableau de Matta, tu sais on y est allé,

C’était à Beaubourg, une rétrospective, il y a quelques années de cela, t’en souviens-tu ?

Pour le décor de la pièce, je leur ai dit : je ne monterai pas Shakespeare dans un décor pareil,

Les installations contemporaines c’est bon pour les musées, mais ici,

Nous sommes au théâtre, faudrait pas tout confondre…

Un jour, nous élèverons à sa mémoire une stèle, je ne sais où, car il le mérite,

C’était un héros, un vrai, d’ailleurs il en est mort. Bien que mon père soit un homme

Plutôt dur, il ne rechigna pas à s’occuper de son frère, peut-être lui restait-il

Un reliquat de tendresse de son enfance ou de quelques amours de passages…

Je vois un troupeau, des génisses avec un seul taureau, mâle producteur de semences,

Permettant à ce petit monde d’humains de vivre, c’est-à-dire de manger, de boire

Et de payer ce qui est à payer… Jusqu’à quel âge travaille-t-on dans ces métiers de paysan ?

J’ai posé la question, on m’a craché au visage : on s’arrête lorsque le corps n’en peut plus.

Ces gens-là monsieur, lorsqu’ils s’adressent aux animaux, ils emploient une langue

Bien particulière, à les entendre on pourrait les prendre pour des débiles,

Ils crient un son effrayant :  » Yé-yé-yé  » très proches des sons de nos cauchemars,

Enfin, si les rêves font du bruit ?

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En Angleterre…

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Le voilà donc parti pour l’autre monde, construire une autre vie

Dans ce bateau français quittant le port pour des contrées à conquérir

Par la force évidemment. À plusieurs reprises, il faillit mourir et personne

Ne l’aurait regretté sauf moi, son fils, je ne serais pas né, mais ça, que voulez-vous,

C’est la vie, on n’y peut rien, c’est ainsi. S’il n’est pas mort, rapidement il se trouva

En Angleterre pour on ne sait quelle raison, mais n’y resta pas longtemps, il fait naufrage

Sur la côte d’Espagne, pays ayant joué pour moi un rôle si important par la suite.

Combien de fois croisa-t-il des voleurs dans ses pérégrinations

Sans heureusement se laisser tenter, gangrener par ces aventuriers dont les scrupules

N’étaient pas inscrits dans leurs gènes. Malgré tout, il avait gardé la tête sur les épaules,

Courageux, avec un esprit prompt à l’ordre, il s’était fait remarquer

Par des colons influents, et c’est à partir de là que commencèrent enfin

Les bonnes choses pour lui : on l’envoya dans les Iles faire fortune, ou du moins,

Jeter les fondements d’un avenir plus certain. Ma grand-mère retrouva sa fierté,

Plus d’argent pour subsister après tant d’années vécues dans la misère la plus noire.

Elle confia à René, mon père, son autre fils prénommé Pierre.

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Depardon…

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La conversation reste ordinaire, mais authentique.

Monique apparait alors, quarante ans, célibataire et soeur d’Alain, elle est la dernière

À préparer son café. Chacun de ces quatre protagonistes a son heure à lui de se lever

Et sa façon de faire sa boisson du matin, c’est peut-être ça au fond la liberté,

Comme quoi il n’est pas nécessaire d’être professeur de philosophie

Pour s’en rendre compte, vive la liberté des petits matins !

Que pouvait faire cette pauvre femme sinon accepter ce que Dieu voulait

Pour le bien de son fils, mais aussi pour celui de ceux qui restaient là dans la misère.

Mon père quitta donc la maison familiale pour Dinan où il fut accueilli par un armateur

Comme volontaire sur une goélette armée jusqu’aux dents, pour un long voyage,

Loin, très loin d’ici…

Tout en regardant ces personnages discuter, mon esprit s’égare,

Cela arrive de plus en plus souvent, ce sont les signes avant-coureurs du vieillissement

De mes cellules, de mes neurones. Arrêtons-nous là un moment.

J’imagine un maître d’école proposant à ses élèves de faire exactement ce que je fais là :

Regarder un film, l’arrêter toutes les cinq secondes pour y noter ce qui est vu,

Ou ce qui se passe librement dans la tête de ces garçons et filles, et ensuite,

Après ce travail d’écriture, faire la lecture à hautes voix des écrits de tous ces élèves

Texte après texte, pour y constater l’énorme diversité

Des matériaux produits à partir d’un même film.

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Brest

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Si jadis nous fûmes riches, princes et maîtres en ces lieux majestueux, maintenant

Nous n’avions plus rien, sinon un toit de chaume et quatre murs humides.

Comme ils habitaient pas loin de Brest, elle pensa à la marine pour le plus jeune garçon

Qui à l’époque avait à peine douze ans. Mais voilà, une fois toutes les démarches faites

Elle se rendit compte qu’il ne pouvait être pris, car elle ne connaissait personne d’influent,

Sans parler du manque d’argent. Ma pauvre grand-mère en tomba malade de chagrin.

Mon père avait un an de plus que son cadet de frère, et déjà un caractère fort prononcé,

Il demanda à sa mère de le laisser aller faire fortune ailleurs pour revenir plus tard

Riche comme Crésus et ainsi, mère, vous n’aurez plus de soucis d’argent, lui fit-il.

J’aime beaucoup au cinéma les plans fixes, mais là nous regardons avec l’œil bien vif

Du cinéaste-photographe, quelque part nous sommes ses yeux. Quinze minutes plus tard,

Alain Rivière, quarante-quatre ans, vient à son tour pour ce rituel matinal.

Lui, n’est pas à la retraite, il travaille à la ferme depuis l’âge de dix-sept ans.

Marcel accompagne Alain et boit un café avec lui. C’est un bol ordinaire dans lequel

On a mis une goutte de lait, ils discutent, mais de quoi ils causent,

Surement est-ce de choses ayant trait au travail à la ferme ?

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Op !

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Plan suivant, nous nous trouvons dans un tableau, arrêtons-nous sur cette image

Et observons la composition du metteur en scène. Op ! pas le temps, on change d’endroit,

On se trouve au Vilaret, ancien hameau où vivent quatre personnes :

Raymond, Marcel Rivière et leurs neveu et nièce, Alain et Monique Rivière.

Il est sept heures du matin, nous sommes en hiver et Raymond Privas soixante-quinze ans

Se montre en train de préparer son café, allume le gaz pour chauffer l’eau,

Plan suivant, la casserole n’est plus sur le feu, l’homme vient vers nous, gros plan.

Même scène une demi-heure plus tard avec son frère Marcel quatre-vingts ans célibataire.

J’essaye d’exister selon mes possibilités, et si elles sont réduites à cette activité

D’expérimenter l’écriture, la mémoire peut au détour de je ne sais quel événement,

M’offrir quelque chose d’intéressant à explorer. Ces deux oncles avaient en commun

L’amour des lettres, l’un pour l’étude de l’histoire, l’autre pour la poésie.

D’ailleurs, des vers, je n’en ai jamais manqué à la maison, mon frère ainé, mes soeurs

Et moi-même en faisions en permanence comme aujourd’hui on regarde la télévision.

Mon frère a péri sur l’échafaud, mes soeurs en prison, et mes oncles, pauvres comme Job.

Quant à moi, j’espère mourir tout bêtement, tout normalement à l’hôpital.

Je vous ai parlé des deux ainés de ma grand-mère, mon père était le troisième

De cette fournée de Chateaubriand, mais pour lui comme pour le p’tit dernier,

Il n’y avait plus d’argent de l’héritage de ce père mort avant l’âge. Dans notre région,

La Bretagne, l’armée n’était pas bien vue et il n’est pas venu à l’esprit de ma grand-mère

D’y jeter ses deux derniers, pourtant elle n’avait plus un sou pour les nourrir et les vêtir.

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L’ainé alla à Paris…

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Comme l’usage le veut, les ainés héritèrent des biens de leur père et donc

Eux seuls étaient maintenant relativement riches alors que les autres personnes

De la famille tiraient le diable par la queue. L’ainé alla à Paris et se ruina

Dans les livres qu’il achetait sans compter, mais rapidement il mourut, jeune,

Sans n’avoir jamais édité ses écrits historiques, puisque l’histoire était sa passion.

Le second fils devint curé de campagne par modestie, par sagesse ou par connerie,

Mais eut, nous devons lui rendre cet hommage ici, toutes les satisfactions

Que peut connaître un prêtre humble et aimé de ses paroissiens. Toujours bon, aimable,

À l’écoute de chacun, et de surcroit donnant tout ce qu’il avait ou n’avait pas,

Préférant rester pauvre devant dieu et les hommes. En retour de quoi, à sa mort,

Comme il avait accumulé plein de dettes, les paysans de son village se cotisèrent

En bons catholiques qu’ils étaient pour absorber le déficit

Tout de même surprenant pour un homme d’Église. Bref,

Ils l’enterrèrent dignement et son successeur put prendre sa place et sa soutane.

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Quatre-vingt-cinq ans…

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Je vous laisse imaginer la pièce de ce paysan, je n’ai aucune envie de vous la décrire,

Soit par manque de volonté, soit que j’en suis incapable tout simplement,

En peinture, je ne vois aucun intérêt à représenter quoi que ce soit, tant de gens

Peuvent le faire mieux que moi, sans parler des appareils de photos et de caméras,

Seule l’abstraction m’apparaît digne d’intérêt en ce domaine, c’est mon avis de peintre

N’engageant que moi… Mais revenons à notre bonhomme de quatre-vingt-cinq ans,

Agriculteur à la retraite. Il a fini son café, sa main de travailleur enserre ladite tasse

Et tout à coup frappe sur la table impulsivement comme pour dire :

Monsieur le cinéaste de mon cul, passons aux choses sérieuses

Avec votre caméra qui me regarde comme si j’étais une femme toute nue.

Il se lève et sort du champ, la cuisine devient déserte.

Dans notre famille il y eut un certain chevalier de Chateaubriand de la Guérande,

Toujours ivrogne et prêt à palper la fesse des servantes à la moindre occasion.

À cette époque-là vivait mon grand-père paternel, beaucoup moins riche que

Le monsieur de Guérande et de surcroit mort jeune on ne sait trop pourquoi ni comment.

Par contre sa femme, ma grand-mère, vite veuve eut à s’occuper de ses quatre garçons,

Dont mon père, dans une maison d’une grande pauvreté.

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