Là-bas, il n’y a personne…

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C’est un paysage pour canards sauvages, il y a des chasseurs, j’ai l’impression

D’être l’un d’eux, je les vois, mais j’angoisse, car des roseaux m’empêchent de marcher.

Le ciel se vide enfin de ces nuages gris et morts, je regarde l’autre rive,

Celle où je ne suis pas. Là-bas, il n’y a personne, il n’y aura jamais personne.

Et si je pouvais m’évader dans ce paysage-là, je passerais mon temps à attendre,

Et la nuit tomberait inexorablement. Je ressens un froid profond pénétrer mon corps…

Maintenant que nous nous connaissons, je peux vous faire une confidence.

Je n’ai jamais eu de mémoire, ou du moins elle a toujours été défectueuse.

À l’école, les leçons n’étaient jamais apprises. Les textes passaient sur moi

Sans que je puisse les retenir. Par la suite, je me suis rendu compte

Que si j’allais au cinéma ou lisait un livre, j’étais dans l’incapacité de me souvenir

De ce que j’avais lu ou vu, seulement restait une vague impression, une sensation

Agréable ou désagréable, c’est tout. Aujourd’hui c’est toujours la même chose,

Mais aujourd’hui je m’en fous. Je sais que je ne maîtriserai jamais ni la grammaire

Ni l’orthographe, j’en ai fait mon deuil et si par extraordinaire je m’améliore ici,

Je sais que ça se dégrade ailleurs…

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Un homme a dit : « Je pense, donc je suis »… ça le regarde !

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Un homme a dit : « Je pense, donc je suis »… ça le regarde ! Moi, je pense

Et cela m’a abîmé gravement, m’a disséqué inutilement : je me suis démultiplié.

Et tout, absolument tout ce qui se passe autour de moi, est récupéré pour entrer

Dans un théâtre, mon intérieur à moi et j’éveille ainsi ma nostalgie, mon désespoir.

À chaque évènement je suis autre, je me renouvelle dans la souffrance,

Je vis d’impressions qui ne m’appartiennent pas, je me dilapide,

Et c’est là que je me reconnais. Je me suis créé diverses personnalités,

J’en créé à chaque instant, sans arrêt, je me dédouble comme un comédien sait le faire

Sur les planches de son cinéma. Pour être, je me suis détruit, miné, rongé tellement

Que maintenant je ne suis vraiment personne. En ville, je ne suis qu’un simple aide-comptable

Et le contraste ne me dérange pas,au contraire, j’en ai besoin, il me fait vivre,

Me tient la tête haute. Inconnu de tous, je me sens grand et cela m’élève au rang des meilleurs.

Seul dans ma chambre, assis à ma table, je continue à écrire des mots,

Seront-ils le salut de mon âme ? Vivre, c’est être un autre se renouvelant à chaque instant,

Sinon c’est de la répétition, rien d’intéressant. Laver sa mémoire tous les matins,

Tout effacer pour se retrouver neuf, virginal, c’est ça l’idéal. Redécouvrir à chaque instant

Les couleurs des choses, leurs formes, redécouvrir le temps, seconde après seconde, le bruit,

Le gout des choses pour la première fois. Demain ne m’occupe pas, il est un autre jour.

Je vois un voyageur penché sur le bastingage du bus qui va d’un point à un autre de la ville,

Le ciel est d’une lumière sinistre, toutefois, il révèle les oiseaux blancs,

Tumultueux, agités. Je n’ai pas senti l’orage venir dans mes os comme d’habitude,

Il avait dû éclater de l’autre côté de la rive, dans la basse ville. Quand il fait ce temps-là,

Ma pensée va vers une méditation vide me révélant tel que je suis dans ma solitude

Avec ce fond sombre connu des poètes. Sans que je sache comment, mon âme se souvient

D’un autre temps, avec ses images propres, tristes évidemment.

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Je ne suis personne…

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Alors, on mit notre nez dans le journal du jour, l’affaire avait la « Une »

La rumeur courait comme quoi le chien du président aurait attrapé

Le sida en mangeant les préservatifs des gars fréquentant le bois…

Je ne suis personne. Je m’en suis rendu compte aujourd’hui pour la première fois,

Absolument personne, et devant ma ville je ne vois qu’une plaine, elle est déserte,

Il n’y a pas de ciel. Je suis tout ce qui n’existe pas, n’a jamais existé, pas même

Le personnage d’un livre, je flotte peut-être dans le rêve d’un autre ?

Si je ne suis personne, toutefois je pense, je pense sans cesse, mais c’est un brouillon,

Un brouillard sans émotion, comme dans un cauchemar je tombe dans un trou noir,

Une chute profonde, infinie, vide. Mon âme est un vertigineux rien

Tournoyant dans un océan sans horizon, et toutes les eaux brassent les images

De ce que j’ai vu et entendu dans les maisons, mais aussi dans les visages,

Les livres, la musique, indifféremment. Je, moi, est au centre de tout cela,

Un centre qui n’existe pas, si ce n’est cette géométrie de l’abîme qui tourne,

Qui tourne pour tourner, rien de plus, un rond sphérique, un puits.

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L’homme, bon par nature…

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Seulement l’homme, bon par nature, s’excusa auprès de celle qui maintenant l’insultait

De tous les noms du diable, dieu en fut témoin et moi aussi sans le vouloir.

Devant l’entêtement de la vieille, il se mit au diapason, la traitant de salope de trottoir

Dans un premier temps, puis de salope tout court ensuite. Autour de la scène,

En pleine rue de Ménilmontant manquait les projecteurs, les caméras des reality-shows,

Là devant ce tsunami, ils auraient fait leur beurre à moindres frais.

Je m’installe à la terrasse du café, mon rendez-vous était là à m’attendre,

On se dit bonjour et je commande un thé à la menthe.

Les nouvelles sont pas bonnes, m’a-t-il fait d’entrée de jeu ; j’ai eu peur pour mon projet,

Il devait intervenir pour la Mercédes. Le vol est un métier, c’est pourquoi

Il faut s’entourer de gars costauds ayant du matériel de professionnel pour vous assister.

Lui, m’avait à plusieurs reprises remorquer mes affaires,

Et jamais je n’ai eu de problèmes avec ce garçon. Seulement, il avait pris des habitudes,

Il allait au bois de Boulogne en pleine nuit pour des gonzesses qu’on ne trouve pas

Ailleurs. Je ne sais pour quelles raisons, les flics avaient fermé tous les accès,

Alors, il était en manque, et moi que pouvais-je faire, sinon écouter sa colère

Contre ces politiques à la con. Il n’est pas exagéré de dire qu’il était amer

De n’avoir pas été consulté avant la fermeture de ce qui le maintenait en vie,

Du moins sur ce plan précis relevant de sa sexualité toute personnelle

Et ne dérangeant aucunement ni la nature ni la marée chaussée.

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Faire le bâtard pour des clopinettes…

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J’ai toujours travaillé propre, et c’est pas maintenant que je vais commencer à

Faire le bâtard pour des clopinettes. À Gambetta je connais un mec, il est dépanneur

En Mercedes, avec lui je peux avoir confiance, il est réglo. Comme il travaille la nuit,

Je vais à sa recherche dans un bar qu’il fréquente souvent le jour. Je prends le bus,

Le 75, là c’est toujours le folklore, un Bob Marley de soixante-quinze ans

Entame un concert et une vieille dame en face de moi parle toute seule

Pour ne pas s’ennuyer. À Pyrénées un SDF est venu faire la manche

Avec son couplet bien rodé, que son père a fait la guerre d’Algérie et sa mère le trottoir…

Si avec ça tu donnes pas la pièce, c’est qu’au fond t’as pas de cœur, t’es une salope.

Ensuite, il entame des propos racistes à la face du rasta qui se marre en l’écoutant.

Et moi, je pense, je pense au coup que je dois faire.

Comme tous les hommes à cheveux gris, celui-ci se mit à frôler la fille un peu tarée,

Dans le métro bondé, ils le font tous quand nous sommes les uns collés aux autres,

Où les mains peuvent laisser libre cours à leur besoin le plus rudimentaire.

Mais elle, en avait vu d’autres, les pervers elle les reconnait à leur façon de palper,

Et ce vieux, elle te l’a envoyé balader avec sa canne de handicapé,

Elle se mit même à lui crier dessus comme s’il l’avait violée sans autorisation

Un Quatorze Juillet en plein feu d’artifice sur le Champ-de-Mars,

Profitant de l’attention de tous, portée ailleurs que sur ces mains

Ayant perdu de leur jeunesse, mais non de leur autorité.

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Mon copain Moussa volent des voitures…

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Tous les gars de mon copain Moussa volent des voitures, mais là pour ce coup

Il préférait un gars en externe, alors il m’a choisi et rien que pour cela,

Franchement, je lui suis reconnaissant, je vais tout faire pour le satisfaire.

Mon objectif était de trouver une 300 SE… Le sien, se faire un max de tune sur mon dos.

Bon, faut me préparer un plan, car les Mercedes c’est pas des twingos,

Pour la sécurité, ils ont prévu le pire, et déjouer leurs pièges à la con est un métier,

Je dois faire vite, car cette commande est urgente, il la lui faut dans deux jours.

Pour parler on sort dehors, on va au hammam, seulement aujourd’hui,

C’est le jour des femmes, alors on a marché, il me dit le montant de ma prime :

Je râle, pour douze mille je reste chez moi, il argumente comme chaque fois,

Que si je suis pas d’accord, il trouvera un autre malheureux
Qui lui se contentera de la moitié, et sera content en plus.

Mes contres arguments devaient être convaincants puisque j’ai obtenu vingt milles

Ça tombait bien, j’étais sans le sou depuis ce putain de voyage à Cabourg

Avec cette pute de fille qui prend sa douche chez moi maintenant et devait avoir

Sacrément faim. Je le laisse prendre son métro et vais à pied rejoindre la petite,

Et comme c’est son premier jour à Paris, tant pis pour l’argent, on va se faire

Un resto avec ces deux billets qu’il me reste en poche.

J’entre dans la piaule, elle est là, scotchée devant l’écran, elle m’attend.

– On va au resto ? je lui dis.

– Boff, j’ai pas faim et puis il y a un film, il commence maintenant.

Je m’approche d’elle, elle est toute glacée, je la couvre d’une couette achetée

À Belleville, j’ai horreur du froid, j’ai besoin de la sentir plus chaude.

Mais elle avait la tête ailleurs, je l’ai laissé avec sa télé et suis redescendu

Parce que cette pièce insalubre m’angoisse trop pour y rester longtemps.

Je devrais faire ce coup avec un autre gars, mais pas n’importe qui,

Y en a tellement qui sont près à tout et même à se trouver en prison

Pendant des mois entiers, nourris, logés aux frais du contribuable.

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Il fait comme tout le monde, il ment…

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Je sais très bien mentir avec moi-même, alors, je prends pitié pour cet homme,

Mais ce genre de sentiments, je ne les entretiens pas longtemps,

Je sais trop ma haine derrière tout ça, alors je reste stable,

Je fais comme si j’étais ailleurs et ça marche bien. Et puis lui, tu penses quoi,

Qu’il dit ce qu’il pense ? Tu parles, il fait comme tout le monde, il ment

Du matin au soir, même avec sa femme et ses enfants, le con !

Jadis, il n’y a pas si longtemps, il avait un café libre-service là où

Tu pouvais trouver ton bonheur pour un départ, pas pour La Mecque,

Pour un Djakarta sur place… Tu vois ce que je veux dire !

La poudre blanche, là, c’était pas de la farine, ha ! ha ! ha ! ha !

Les autres dealers lui reprochaient même de casser les prix.

Bon, bref, donc, pourquoi je suis là avec ce mec ? Ah oui, c’est pour un coup.

Il me regarde dans les yeux et me sort les papiers et la photo d’une Mercedes presque neuve

Dont il a la commande, il ne reste plus qu’à trouver la voiture, le client attendait,

Il était pressé et ne parlait pas le français. J’avais trois jours pour me débrouiller

Une caisse de qualité, car je voulais avant tout garder ma renommée du gars

Qui fait les choses bien et proprement.

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On te croyait mort, où qu’t’étais ?

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La Goutte-d’Or n’est plus ce qu’elle était, maintenant on démolit et on reconstruit,

C’est peut-être bien pour certains, mais pour nous c’est la catastrophe.

Je vais au Merle Blanc, personne, je croise Moussa, il me fait :

On te croyait mort, où qu’t’étais ? Je lui dis tout,

Cabourg, le Grand Hôtel, mes vacances en Normandie…

On s’est installé au bar. Moussa est un gars qui a trouvé le truc pour se ramasser

Un maximum de thunes sur le dos de ces mecs voulant passer à La Mecque

Avant de mourir une dernière fois et pour cela il faut un billet d’avion,

Moussa s’en charge en exclusivité. Maintenant, lorsque j’avais besoin de me renflouer,

Le voir n’était jamais peine perdue. Me trouvant sympa, il m’invite

À le suivre à son bureau, là où il fait ses affaires avec ses compatriotes.

Dehors j’ai froid, c’est l’hiver, je suis gelé, mais avec lui, j’ai peut-être des chances

D’avoir un truc à faire, surtout qu’il m’aime. Ce qu’il aime en moi

C’est que je ne me drogue pas, je travaille bien, on peut me faire confiance,

C’est pas comme avec tous ces galeux du quartier que maintenant, ces putes

Se donneraient à un flic même gratis, t’imagines pas comme ça se dégrade avec la crise !

Ici, avant, c’était un p’tit paradis, mais enfin que veux-tu, la vie continue

Et faut composer avec, sinon on reste dans son lit et basta les soucis !

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Magnétos à cent balles…

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Saïd me dit avoir été contacté par un chef parce que son casier est propre,

J’ai confiance, on peut y aller, ajoute-t-il. Il a un container de magnétos à cent balles.

Je suis hésitant, j’en ai marre de la police, j’aimerai passer à des gens normaux.

Mais mon associé ne l’entend pas de cette oreille, il veut devenir

Une sorte de Marcel Dassault dans notre spécialité. Quand il me dit ça, moi,

Je pense à Marcel Duchamp. Mais trêve de plaisanterie, on n’est pas là pour rigoler.

Nous, on parle, et à côté, un gars intervient dans notre conversation

Pour nous informer de comment Marcel Dassault il est devenu riche.

J’ai dit à Saïd : bon, à tout à l’heure, j’ai des trucs à faire.

T’as des filles qui vous aiment pour ce que vous êtes, pas pour le fric, pour l’amour,

Mais moi, ça, je n’y crois pas. Si une nana s’approche de toi, c’est que tu lui en imposes,

Et si tu lui en imposes, c’est que tu as du répondant. Marie-Pierre, les mecs,

Elle pouvait les avoir tous. Pensant à elle, je monte le bled Barbès,

C’est ici qu’on peut trouver des gars pour vendre mes trucs.

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