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(Tableau de Mikhaïl Chemiakine )
Je ne crois en rien, ni au bonheur ni aux hommes. Lucide,
Tel un navire, je ne fais que traverser la mer houleuse, capricieuse.
Parfois c’est un pincum d’avoir à vivre l’expérience de la vie parce que vos parents
À un moment donné l’ont décidé sans vous demander votre avis. Ces lâches,
Ces irresponsables, qu’ont-ils fait sinon mettre un grain de sable supplémentaire
À la marée qui va et vient inlassablement, indifféremment au gré du vent ? Rien.
Alors, vous comprendrez, chers lecteurs, mon manque d’entrain à faire comme tout le monde,
À singer ces gens et procréer à mon tour, cette idée m’apparait insupportable,
Je ne veux jamais vivre ça, c’est clair, qu’on se le dise une fois pour toutes.
Regardez, regardez la beauté
De l’autre côté du fleuve, le soleil s’éteint, l’agitation du jour peu à peu
Fait place à plus de sérénité, le bureau, le travail, les tâches à accomplir sont
Derrière moi maintenant, je ne pense ni à demain, ni aux jours suivants,
Seul compte ce moment où m’envahit une plénitude qu’aucun vin
Ne pourrait m’apporter, car une paix intérieure s’installe impunément.

(Tableau de Mikhaïl Chemiakine )
À l’époque, je ne savais pas que Pessoa avait suivi la même route que moi,
Mais lui a persisté puisqu’il a été comptable toute sa vie…
La compta, ça mène à tout, c’est pourquoi je la conseille
À tous ceux qui ne savent pas quoi faire de leur vie,
Tu mets des chiffres dans des colonnes et le total doit
Etre égal à l’autre total horizontal, tu ne comprends pas,
Ce n’est pas grave, la compta ce n’est pas de la littérature.
Le ciel ce jour-là formait un tableau digne des plus grands maîtres,
Aux nuances de couleurs infinies, proches de ce que nous voyons
Du monde lorsqu’halluciné, pour des raisons réelles ou futiles,
Nous les approchons exceptionnellement. Mais le bonheur est un oiseau
Se posant sur le rebord de votre fenêtre pour vous dire bonjour
Et à peine vu, il ne se soucie plus de vous, il s’en va, vous quitte sans remords,
D’autres rebords, d’autres réconforts. Heureusement, je suis au fait de ces choses-là,
Ne prenant jamais pour argent comptant ces rêves fugaces nous caressant doucement
Dans le sens du poil pour nous rejeter ensuite, puisque c’est là leurs seules raisons d’être.

(Tableau de Mikhaïl Chemiakine )
En ce moment, tout est gris en mon coeur, à qui la faute, à quoi l’attribuer ?
Nuages, je vous regarde et me reconnais en votre absence de couleur,
Entre ciel et terre, le non-sens de votre existence rappelle le poète que je suis,
Le cul posé assis, debout, nulle part. Parfois, votre colère se réveille
Avec ce bruit déchirant dont j’ai la plus grande peur ébranlant nos consciences
Endormies de vivants presque morts. Éternellement, siècle après siècle,
Vous passerez au-dessus des têtes des hommes, vous les arroserez selon votre caprice,
Ou bien alors, vous les assécherez tous pour les voir étouffer de soif, de faim, de misère.
Pour moi deux choses existent : l’Art et la Vie. Je m’explique. Là où je passe
Une grande partie de la journée, à mon bureau avec mon patron et mes collègues,
C’est ma vie, dans la mesure que sans ce travail je ne pourrais pas
Subvenir à mes besoins et je serais un SDF : j’habiterai dehors.
Ce qui n’est pas le cas, je demeure heureusement dans la rue de mon travail.
Que veux-tu faire comme métier plus tard ? Je ne sais pas,
Je suis bon en calcul, mais pas en français,
Alors peut-être tu pourrais essayer la comptabilité,
C’est bien les chiffres, tu aimes les chiffres ?
Oui, c’est pas mal, mes parents disent aussi comme vous…

(Tableau de Mikhaïl Chemiakine )
J’ai gâché ma vie à l’écrire d’une manière si obscure qu’il n’y a que moi
Pour y comprendre le contenu. J’en arrive maintenant à en avoir la nausée
De mes histoires personnelles. Réelles ou imaginaires, elles m’ont épuisé.
J’y ai mis toute mon énergie, toute la force dont j’ai hérité le jour de ma naissance,
Alors je lève la tête au ciel, il me rappelle le dérisoire de toute chose, l’inutilité
De toute démarche, et je l’imagine, toujours, toujours bleu, un ciel qui n’existe pas.
S’il me voyait, il devinerait mon désespoir qui le contaminerait à le faire pleurer
D’une pluie diluvienne sur nos épaules rachitiques.

(Tableau de Mikhaïl Chemiakine )
Qu’ai-je donc fait d’intéressant dans la vie sinon de savoir que je ne suis rien ?
Est-ce suffisant pour continuer à vivre en ce bas monde,
À me délecter de tout pour pas grand-chose, un verre d’eau, un morceau de pain ?
Les classes, je les ai vues passer, mais que m’en est-il resté ?
À peine sorti dehors, le cartable jeté sur le trottoir, innocents comme Job,
Nous jouions entre copains avec des billes et des calots… Et puis ce souvenir
Me revient, cette horrible Madame Ségélas avec ses images, ses bons points et ses punitions
Qu’elle distribuait selon ses humeurs. Elle était habillée de noir pour un deuil éternel
Et surtout ce monsieur Boulinier qui me donna une sacrée raclée … Les coups
Pleuvaient sur moi, même sur la tête, le salaud. On m’avait poussé sur lui
Et c’était moi qui avais tout pris sur la tronche.
Merde, l’école est une saloperie, je lui crache au visage !

(Tableau de Mikhaïl Chemiakine )
Non, je considérais la solitude comme inéluctable, « l’autre », le fameux autre
N’est qu’une illusion, tout le monde le sait, mais tout le monde se tait.
Pendant un certain temps, j’ai su aimer des personnes pour des raisons
Qu’ici je préfère taire, mais il viendra un moment où je dirais tout,
Car sinon comment être compris à ma juste mesure ?
Parfois, voyant en double ce qui pourrait m’atteindre, j’imagine ces nuages
Être des cellules vivantes se divisant en deux, se multipliant à l’infini pour me coincer,
Étouffer la moindre illusion restant encore aux confins d’une âme aussi sensible
Que la mienne. J’éprouve une sensation étrange, tout cela me paraît vain maintenant
À l’heure où je vous parle, le ciel est bas, las de tout, fatigué comme je le suis,
Le monde se joue de sa toute-puissance, de colère, détruit tout sur son passage,
Par rage ou pour s’amuser, tel un enfant avec ses cubes de bois,
Les nuages s’amoncèlent d’un seul côté pour former peut-être plus tard
Un bataillon de nuages pour une pluie tsunamique. Je m’interroge sur moi,
Pour me procurer plus de souffrance que je n’en ai, avec ma mère pour support existentiel
Auquel jamais je n’ai pu me défaire pour des raisons incompréhensibles.

Avec le temps, le vent emportera inexorablement ces nuages comme toujours,
Pourtant j’ai l’impression de les voir prendre plaisir à faire du surplace
Juste au-dessus de ma tête, hérissant mes cheveux en perte de vitesse
Depuis quelques mois dans ces ruelles étroites de notre petite ville.
Je dois regarder en face le bon côté des choses, mais malgré ces bonnes résolutions,
Une chose est sure, j’existe sans le savoir, passant du stade embryonnaire à celui
De poussière se mêlant à celle s’entreposant jour après jour sur les maigres meubles
Du lieu où je survis apparemment. Conscient, je marche debout, le cou bien droit,
J’accepte ma vie et les motifs la faisant viable, mais pour combien de temps encore ?
Tout cela me paraît abstrait, je n’ai pas dit vain, abstrait seulement.
Je ne devrais pas être dans la conscience des choses, cela provoque chez moi
Des angoisses existentielles inutiles dont ni le ciel ni les nuages ne viendront à bout.
Mais cela n’a pas suffi à ma peine, j’ai ouvert les yeux sur la souffrance des autres.
À y regarder de près, on y perd son âme et le reste de force qu’il vous reste.
J’aurai pu m’inscrire à un parti politique et faire semblant de me battre.

À l’école rien n’allait, je n’étais pas fait pour les études, je passais mon temps
À traîner dans les rues de Paris, à ne rien faire, à laisser le temps passer,
Avec dans mes poches de pantalons rapiécés, pas un sou, pas un kopeck,
Car mes parents, pauvres gens, n’en avaient pas non plus. Ainsi va la vie des gens
Des bas quartiers, ainsi va la vie de certains et c’est comme ça depuis toujours.
Un jour, j’ai entendu dire que souffrir était bon pour l’homme voulant devenir plus tard
Philosophe, j’étais rassuré, car des handicaps j’en avais, je ne dirais pas dès ma naissance,
Puisque ma mémoire lointaine me fait défaut, mais enfin, en y regardant de près,
Je n’ai pas été gâté par la nature : la bonne santé n’a pas voulu de moi.
Voilà une injustice qu’il m’a fallu affronter et accepter,
Allongé sur le divan de mon psychanalyste.
Le ciel, je ne le regarde pas toujours, mais là, maintenant, je lève la tête.
Des nuages le parcourent et réveillent les sens du citadin que je suis,
Mais pas les bons, les mauvais. J’ai l’impression aujourd’hui que tout
Va me tomber sur la tête, je ne suis pas superstitieux, mais je sens mon destin
En danger, pour une cause inconnue à cet instant où je vous parle.
Ces bulles d’air et d’eau recomposées par je ne sais quelle chimie atmosphérique
Vont de là-bas à ici, dansant quelque chose de macabre, de noir. Ces éclairs,
Bien lumineux, audibles à mille lieux à la ronde, secouent tous les morts.

Parfois il m’arrive de regarder mon épicier ou son commis faire un geste,
Avoir un comportement particulier, et je me dis à ce moment-là, précis, celui-ci
Est mon semblable, peut-être parce que ce geste, ce mouvement ne me sont pas étrangers,
Je les fais sans faire attention, chez moi, au bureau, dans la rue.
Mais dans l’ensemble, tout m’est indifférent.
La semaine dernière, un gars s’est suicidé. J’achetais chez lui mon tabac,
Je n’avais même pas remarqué qu’il existait avant ce jour où il a mis fin à ses jours.
Je me dis, il devait avoir une âme comme tout le monde puisqu’il est mort de passion,
De soucis ou de je ne sais quoi d’autre, et s’il s’était suicidé de notre indifférence ?
Il était pour nous, pour moi du moins, transparent, invisible…
Mais à quoi servirait de culpabiliser maintenant, il est trop tard pour lui,
Pour moi, pour nous tous. Il ne perdra pas ses cheveux comme nous, pauvres mortels,
Ni n’aura quelques bonnes rides sur le front, des cernes sous les yeux.
Au cimetière en voyant sa tombe plombée, j’ai eu l’idée qu’il était l’humanité,
L’humanité tout entière. Heureusement, cette pensée troublante ne dura pas longtemps
Et je pus reprendre le cours normal de ma vie sans plus penser à cet homme
Vendeur de cigarettes si nocives à notre santé. Donc, les autres n’existent pas,
Le monde n’existe uniquement que pour moi, et pour moi seul, c’est tout.