« oui »

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Le sac à dos était maintenant préparé et mon père l’essaya. À ce moment-là,

L’oncle Lajos, homme influent dans notre famille pour je ne sais quelle raison

Arriva et après quelques politesses, prit mon père par l’épaule

Pour lui parler en tête à tête. Ensuite, il est venu vers moi et m’entraina

Dans un coin de la pièce pour discuter du départ de mon père,

Il me demanda si cela me faisait de la peine ? Trouvant cette question déplacée,

Je lui rétorquais un « oui » aussi bête que possible, un « oui naturellement »

Afin de ne pas me le mettre à dos. Il compatit à ma douleur.

Cette pitié me fit comprendre que maintenant tout ne serait plus comme avant,

Mon enfance, le bon temps, cela était derrière moi, je ne devais pas m’écrouler et

Aux dires de mon oncle, j’allais avoir sur les épaules des responsabilités très lourdes

Puisque ma belle-mère allait être seule, avec moi pour principal soutien.

Cette situation me mettait d’emblée dans une position d’adulte

Face au monde, face à moi-même. Peut-être pour étouffer une angoisse en lui trop forte,

Il me faisait la leçon et je l’écoutais, mais était-ce vraiment le moment ?

il continua à m’arroser de mots forts, je compris que j’étais juif et donc souffrant à vie,

Il ajouta enfin : nous n’avons pas d’autres choix que d’accepter et de nous résigner !

Et toujours d’après l’oncle, si nous sommes abonnés à la souffrance, c’est qu’avant,

Il y a longtemps, nous avons péché lourdement et donc maintenant nous payons le prix fort,

Et la seule solution possible pour nous tous est de prier pour « lui » demander

De nous accorder son pardon… Ainsi, il m’a fallu ingurgiter ce discours complètement fou,

Survenant en ce moment tragique où mon père allait être pris par les Allemands

Pour des travaux forcés dont on ne savait rien. Je vous passe les détails de

Son bla-bla-bla, mais je retins cette chose terrible pour un gosse de mon âge,

Je devais maintenant assumer le rôle de chef de famille. Cela consiste à quoi

Ce rôle qu’on voulait me voir jouer ? Cette question je n’ai pas osé la lui poser,

J’ai répondu comme un idiot devant son maître : oui, je ferais ce qu’il faut…

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Le jugement des maîtres est la chose la plus détestable qu’il soit.

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Mais quand donc viendra le temps où seul comptera

La liberté de chacun à faire le choix réel de ce qui est à faire,

Sans qu’on vienne l’emmerder avec ce qu’il faut savoir ou pas,

De ce qu’il faut être ou ne pas être, bref,

Quand viendra le temps des cerises ?

Revenons aux idées fixes que j’entretiens comme un malade.

Noter, évaluer le travail d’autrui est un « petit crime ». Le mot est fort, je vous l’accorde,

Seulement tous ceux qui n’ont pas trouvé ne seraient-ce qu’un semblant de sens à l’école,

Que peuvent-ils espérer devenir dans ce monde de merde qui ne leur fait aucune place ?

Pourquoi les prisons sont-elles pleines de contrevenants aux lois ?

Réponse : ils s’en sentent totalement étrangers.

Les hôpitaux et les rues sont pleins de malades d’une société de rejets sans compter

Plus de dix pour cent de la population de pauvres qui se cachent honteusement.

Dans notre pays, la misère ne manque pas, mais qui sont donc ces gens

Et quelles étaient leurs notes à l’école ? Toutes mauvaises, j’en suis certain.

C’est ça le crime de l’école. Faut-il pour autant abolir l’école ?

Non, uniquement abolir les notes et toutes les évaluations,

Le jugement des maîtres est la chose la plus détestable qu’il soit.

L’éducation nationale donne un pouvoir pervers

À ceux qui devraient consacrer leur temps

À se mettre en phase avec leurs semblables…

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Nous avalions tout sans rien dire…

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Qui dans l’assistance l’aurait remise à sa place ? personne, pas même son mari,

Nous avalions tout sans rien dire pour ne pas faire tache en ce moment si douloureux.

D’autres personnes de la famille sont venues nous rejoindre chez nous,

Mon père allait partir pour une destination indéfinie. Mon oncle Vili

Dont la marche oblige à porter des chaussures orthopédiques a été exempté

De la liste des hommes partant aux travaux obligatoires. Ancien journaliste,

On tient toujours compte de son avis, et là, il avait des informations importantes

À nous donner, des informations de source sûre, mais avant d’ouvrir la bouche,

Il s’installa confortablement, puis nous dit :

Il se trame à notre sujet des négociations secrètes entre les responsables de notre pays

Et les Allemands se sentant maintenant plus faibles que jamais.

D’après lui, notre communauté juive faisait l’objet de tractations où nous étions

Les dindons d’une farce macabre, aux vues et aux sus d’un monde complice

Des malheurs que le peuple juif vit aujourd’hui. Mais en spécialiste,

Il nous dévoila son jugement final : avec le temps, les choses s’arrangeront,

Ce qu’il fallait c’était être patient, attendre que les évènements trouvent

Un dénouement libérateur. Mon père se leva, le regarda en face et lui présenta

Sa convocation. Il y eut un grand silence dans la pièce, tout le monde avait compris

Ce geste désespéré d’un homme se sachant condamné à aller on ne sait où,

Pour combien de temps, à ne savoir s’il en ressortirait indemne. Un instant,

L’idée de ne pas se rendre à l’appel demain traversa son esprit, mais l’oncle Vili

Le lui déconseilla, l’assurant qu’il ne ferait qu’un aller-retour, ses informateurs

Étaient fiables, on pouvait compter sur leurs paroles, les yeux fermés…

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Les grabataires ne devraient pas vivre…

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Les grabataires ne devraient pas vivre aussi longtemps en ces périodes de guerre,

Cela relève de l’indécence, pensais-je en voyant tout le mal qu’on se donna

À caler une grand-mère à moitié morte. Alors que toute notre attention aurait dû

Se porter sur mon père, voilà cette vieille accaparer tout le monde

Et même l’air qu’on respirait. La mère de ma belle-mère s’est faite la plus belle

Pour venir nous voir, enchapeautée d’un truc conique protégeant

Ses cheveux blancs clairsemés. Si cette femme a été jolie un jour, aujourd’hui

Elle porte mal ses rides, elle ressemble à un chien, mais à un chien intelligent.

Elle fut chargée de préparer le sac à dos pour mon père,

Tout le monde voulait se rendre utile, ne pas rester sans rien faire, éviter une angoisse,

Une peur devant la réalité de la situation. On bavardait, on pleurait et puis

On s’embrassait tout le temps, et moi, ça, je n’aime pas, ces épanchements me dégoutent,

Ils sont les signes d’une trop grande faiblesse de la part des hommes.

Mon grand-père, non lié à moi par le sang, écoutait les jérémiades de sa femme

D’un air patient, imperturbable. Comment pouvait-elle encore se plaindre

De ses soucis de santé lorsque nous avions d’autres chats à fouetter ?

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J’avais faim…

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Mon père insista pour qu’on ne se laissât pas abattre, on avait plus que jamais

Besoin de toutes nos forces pour affronter les lendemains difficiles.

J’avais faim. La femme de papa avait la gorge nouée, alors j’ai culpabilisé

De pouvoir encore avoir envie de manger. Elle se mit à pleurer

Et la voir dans cet état m’obligeait à ne regarder que mon assiette.

Mon père regarda sa femme et lui posa la main sur la sienne.

J’avoue ne pas aimer ces moments où l’affect prend le dessus sur la raison,

Je sais, un homme et une femme, c’est normal, mais moi ça me gène. Enfin,

Ils rompirent le silence et reposèrent sur le tapis la question de la confiance accordée

Au comptable du magasin, mais mon père rétorqua qu’aujourd’hui on n’était plus sûr de rien.

Une fois parti, que deviendrait-elle sans lui ? Son inquiétude à elle se portait

Plus sur nous que sur le destin de mon père qui allait vivre maintenant ailleurs.

Se tournant vers moi, elle me disait : tous les deux, nous attendrons son retour,

Et cela pour avoir mon assentiment devant témoin, et quel témoin.

Mon père me regarda et je le rassurais sur ma réponse, oui je serais exemplaire

Tout au long de son absence, mais après ces mots, mon appétit fut bloqué

Par une émotion soudaine, persistante, nauséeuse. Très bizarrement,

Sa présence parmi nous me devenait pesante et je me souvins avoir lu plus tard

Dans un livre, un homme des camps avoir trouvé un soulagement à la mort de son père,

Trop à sa charge dans ce lieu de fous. Mais ce sentiment étrange, hors nature,

Me troubla au point de me faire pleurer. Les gens invités étaient arrivés,

C’est principalement de la famille, dit-elle, il est normal qu’ils viennent

Te dire au revoir avant ton départ. La porte s’ouvrit sur une cohorte de papys

Et de mamies, et chacun, chacune apporta sa misère personnelle, ses tares particulières.

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Une étoile jaune…

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Afin qu’il puisse partir avec des provisions, on entra faire des courses ;

Dans la rue, nous étions tous les trois avec une étoile jaune. On alla chez le marchand de sport

Pour trouver un sac à dos. Le commerçant portait aussi comme nous sur la poitrine

Le signe distinctif à notre situation, il lui demandait si cet achat était dû

À un prochain départ pour les travaux forcés. Après la réponse positive

Émise par ma belle-mère, l’épouse du marchand alla en chercher un dans les réserves

Se tenant au sous-sol, plus d’autres objets dont on peut avoir besoin là-bas, une gamelle,

Un canif à multiples fonctions, une sacoche… Puis, ils nous dirent au revoir

Sans conviction, du moins en ce qui concerne mon père. Eux, retournent à la maison

Et moi je vais à la boulangerie avec les tickets de pain, on me donne un bon carré,

Mais avec une salle mine, comme à son habitude le boulanger n’aime pas les juifs,

De toute façon, il ne peut pas les aimer, à chaque fois il nous vole un peu,

Il nous roule dans la farine, il peut le faire, il ne porte pas l’étoile, lui.

Je rentre chez moi et dans l’escalier je croise Anna, notre voisine de palier,

Vivant chez son oncle et sa tante depuis le divorce de ses parents.

Avant, elle était en pension, maintenant elle a quatorze ans comme moi.

Depuis les évènements, certaines familles juives de l’immeuble se réunissent le soir

Pour faire le point sur la situation. Dans l’escalier on a un peu parlé,

Elle m’a même invité à une partie de cartes avec d’autres copines,

Mais ce n’était pas possible pour moi pour l’instant,

Elle comprit la raison, car ils ont parlé de ça avec son oncle à la maison.

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J’imagine une montagne…

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J’imagine une montagne

Avec, au plus bel endroit, des hommes servant le thé,

Boisson qu’ils vénéreraient par-dessus tout. Je m’installerai, avec eux en ami,

Nous partagerions cette boisson des Dieux et le temps coulerait sur la montagne

Comme le vent la caresse, rien ne pourra contrarier notre plaisir,

Du matin jusqu’au soir, le thé apaiserait notre soif.

Lorsque j’ai quitté ma femme, j’ai quitté aussi notre bibliothèque,

J’ai récupéré certains de mes bouquins, mais elle, c’est une accro, les livres,

Elle ne t’en donnera pas un seul ! C’est son truc, elle en a des tonnes, il y en a partout.

Moi, étrangement, lorsque je me trouve dans le plaisir de lire, j’éprouve

Une sensation étrange, une peur diffuse. Est-ce une petite phobie ? Je n’en sais rien.

Peur de plonger dans une œuvre comme dans l’eau de la mer…Comme quant à Trouville,

Adolescent, j’ai failli me noyer, emporté par le courant. Peur de perdre pied,

C’est pourquoi dans mes activités quotidiennes, j’alterne toujours

Entre les choses intellectuelles : littérature, télé, films, musées, et les choses

De la vie plus pragmatique : les amis, la famille, les magasins, le ménage, la cuisine…

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Madame, il ne faut pas pleurer…

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Tout s’était passé si vite, j’avais l’esprit vide, et puis le faux jeton était toujours là,

Continuant à donner du « Madame, il ne faut pas pleurer, vraiment pas… »,

Après son départ, mon père a gardé le silence un certain temps, assez long

Pour nous remémorer ce qui s’était passé devant nos yeux. Et puis ce reçu non fait.

De toute façon, qu’aurait-il valu ? dit mon père, actuellement nous n’avons pas d’autre choix

Que de faire confiance à cet homme, pas d’autre choix.

La femme de mon père aurait voulu un récépissé signé en bonne et due forme

De la part du traître de comptable dont mon père fut dans l’obligation de lui confier

Toutes nos richesses, juste avant de partir pour le camp de travail.

Il voulait que le magasin continuât à fonctionner même sans lui,

Même s’il partait demain. Le temps pressait et ma belle-mère devait

Être au courant de tout, alors il lui expliqua les livres comptables et tout le reste.

Il lui remit toutes les clefs qu’il possédait. Moi, je ne savais quoi faire, je m’ennuyai.

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Foutez-moi la paix !

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Je suis grand maintenant, je ne veux plus qu’on me cultive, foutez-moi la paix !

La culture est en moi comme en chacun de nous : à notre façon, à notre manière.

Alors, je ne vois pas pourquoi certains s’arrogent le droit de vouloir imposer la leur

À coup de massue sur la tête des pauvres hommes habitués à être pris pour des cons.

La culture, tu la trouves où tu veux, elle est partout : à l’école, dans la rue,

À la maison quand tu parles avec ta mère lorsqu’elle fait la bouffe pour toute la marmaille.

Au bistrot avec tes copains, tes copines… Dans tes pensées il y a toujours tes mots à toi,

Pas ceux des gens de la télé qu’on ne connaît pas. La culture, ce n’est pas lui,

Ce n’est pas elle, ce sont tes mots, c’est toi, toi seul, mon gars !

J’étais un peu las de tout ça, ils ont rangé leurs affaires, puis ont parlé

Du contenu de l’entrepôt, craignant que les autorités mettent la main sur le magasin,

Mais « l’ami » se voulut rassurant vis-à-vis de son patron et de sa dame :

« De toute façon, nous serons en contact permanent, à cause des comptes. »

Après, l’air sombre, il faillit partir et nous laisser entre nous. Mon père

Eut l’impression de vivre là ces derniers moments parmi ses proches, tous,

Nous nous taisions. Elle, sortit de son sac un mouchoir qu’elle mit à ses yeux,

Et moi, je ne savais quoi faire en pareille circonstance, la situation était pénible,

Insupportable même, tant l’atmosphère devenait de plus en plus lourde.

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J’avais quinze ans…

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La femme avec qui vivait mon père m’avait dit en ce jour triste :

 » J’espère te voir te comporter convenablement en son absence … ». Je n’ai rien répondu.

Elle continua à parler, mais je ne l’entendais plus. J’avais quinze ans et je mesurais

La gravité du malheur qui nous frappait. Elle m’a regardé, devina je ne sais quoi

Et soupira, les yeux au bord des larmes. Nous étions dans la cave, il y avait aussi

Un ancien employé à mon père, comptable, ami de la maison… Un faux ami.

Je n’aimais pas sa façon de se comporter trop obséquieuse :

« Patron » par ci, « Chère madame » par là, et le tout arrosé de baisemains.

Avec moi, il prenait toujours un ton enjoué, il ne portait pas d’étoile jaune, nous oui.

Mon père et lui négociaient quelque chose, je n’avais aucune confiance en cet homme,

À sa tête ronde au teint mat, à ses deux incisives ressemblant à des abcès qui crèvent.

Il était question qu’il emportât chez lui « la marchandise » appartenant à mon père.

Il s’agissait d’une boite dans laquelle on avait mis tous les bijoux et objets précieux

De notre famille. Mon père avait employé ce mot de marchandise pour

Ne pas me choquer, pour me cacher cette transaction entre son ancien comptable et lui,

Juste avant son départ. Il n’a pas voulu accepter le récépissé que l’homme voulait lui faire,

Disant « qu’entre nous, on n’a pas besoin de ça ».

L’autre était content de ne pas laisser de trace de cet accord…

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